laps 5



édito

quand le texte devient image
quand dans l’avant et l’après, tous deux à la fois, Laps veut se tenir
il y a fusion
il y a présent
il y a création

Dans ce nouvel opus de Laps ce que nous voulons dire rejoint la voix de Michel Butor, qui lors des 144émes Rendez-Vous poétiques à la Cave littéraire de Villefontaine, nous a délivré quelques sagesses : “Nous savons très mal qui nous sommes parce que nous avons très mal d’où nous venons”.
Aujourd’hui le présent fuit de toute part, le monde pèse, croule sous le poids du passé et de l’avenir sans jamais s’arrêter là ou justement les deux coïncident, ce moment où nous nous tenons, ce moment où nous sommes, ce moment qui nous lapse, qui nous enlapse, et nous délapse. Comment le nommer ce présent, et surtout comment le vivre cet instant où toute sensation de temporalité finie par être suspendue ? Comment ne pas se vider de ce que nous avons de plus vivant en nous ? Comment faire du passé et du futur la matière du présent ?
Dans l’entretien entre Michel Butor et Claudette Oriol-Boyer, dont nous publions ici un extrait, le poète nous invite à cette réflexion auquel comme un écho, dans la caverne antigravitationnelle de Françoise Grataloup, répond le chant de Julien Soulier. Là où le mot devient matière, fusionnent tous les espaces et tous les temps. Où quand comment trouverons-nous “de quoi refleurir l’univers qui vend son corps pour du super” ?
Activer le présent que l’on vit là … à l’instant, c’est faire acte de création.

sacha hut





T’as respiré trop près des folles
en ravalant ton pedigree
t’as fait l’amour dans du formol
par le passé
Les gosses m’appellent de l’au-delà
à l’autre bout du quaijs
ils m’ouvrent grand les bras
comme une fille qu’a trop fumé
le monde jusqu’au filtre
et ça sent pas l’eucalyptus
ses lèvres en jalousie

Bouffon de première bourre au festin funéraire
au gala des velours de tes hanches frontières
sous le chant de secours d’un corbeau centenaire
quittant les sombres jours des folies ordinaires
Tu te déchires par le milieu
en amouraille qui fait d’son mieux
pas se complaire dans les vitesses
de ta triumph fantôme en plan
aux stations-services des tristesses
le sabre est dans la boîte à gant
Achtung ce soir tu as école
même pour les buveurs du matin
quand tu jet-vitres les chiens d’alcool
à astiquer l’oeil des humains

Bouffon de première bourre au festin funéraire
au galades velours de tes hanches frontières
sous le chant de secours d’un corbeau centenaire
quittant les sombres jours des folies ordinaires

La mort fait diva vidéaste
sur son vieux tabouret ministre
elle tient la caisse des zombies chastes
rayant les invites sur ma liste
Tu me regardes finir ton verre
dans ses ray-ban de galaxie
derrière mes cités cellulaires
qui font le plein d’ombres sexy
de quoi refleurir l’univers
qui vend son corps pour du super
Bouffon de première bourre au festin funéraire
au gala des velours de tes hanches frontières
sous le chant de secours d’un corbeau centenaire
quittant les sombres jours des folies ordinaires

Tu me regardes finir ton verre
dans ses ray-ban de galaxie
derrière mes cités cellulaires
qui font le plein d’ombres sexy
de quoi refleurir l’univers
qui vend son corps pour du super

julien soulier







Entretien Michel Butor – Claudette Oriol-Boyer (22 novembre 2003 – cave littéraire – Villefontaine)


C.O.B. : […] Il me semble que ce qui vous caractérise c’est que vous êtes toujours au départ de quelque chose, avec l’idée que vous n’allez pas regarder en arrière, mais plutôt vers ce qui va advenir […]
M.B. : C’est à dire que nous sommes bien obligés de regarder devant nous sinon nous tombons immédiatement sur des murs. D’ailleurs même en regardant devant nous, il nous arrive très souvent de tomber sur des murs parce que on a des moments d’inattention.
Quand j‘étais jeune, j‘étais très distrait. Je d’ailleurs toujours très distrait… j’oublie. […]
Quand j‘étais enfant, je me racontais des histoires. Pour aller au lycée par exemple. J’habitais rue de Sèvres en face de la rue du Vanneau à Paris entre Montparnasse et St-Germain-des Près. J’allais au lycée Louis-le -Grand dans le quartier latin : une demi-heure à pied, à peu près. C‘était l’Occupation. Paris était vide. C‘était assez long comme trajet. Alors je me racontais de histoires. J’adorais raconter des histoires. Je racontais des histoires à mes frères. J’avais deux frères et nous couchions dans la même chambre. Je les endormais bien avant que j’ai fini (rires) et le lendemain je leur demandais où ils en étaient restés (rires). Je raccompagnais aussi des camarades en leur racontant des histoires. Quand je n’avais pas de camarades, je me racontais des histoires tout seul et quelques fois ces histoires me prenaient tellement que je me tapais dans les arbres. Je revenais avec des bosses. Mes parents me disaient : “Mais enfin, Michel, tu ne t’es tout de même pas battu ?” Je n‘étais pas quelqu’un à me battre. Non, je me suis seulement rencontré avec un arbre.
Tout ceci pour dire qu’il vaut mieux regarder devant soi (rires). Mais ça ne m’empêche pas de regarder derrière aussi. Il y a une invention absolument abominable dont nous ne pouvons pas nous passer maintenant mais qui, je l’espère, fera des progrès, elle s’appelle l’automobile. Vous savez, ces espèces de boîtes, ça fait un bruit épouvantable, ça pollue. Ce que je voudrais vous faire remarquer c’est que pour pouvoir avancer avec ces voitures, il est absolument indispensable d’avoir un appareil qui s’appelle le rétroviseur. Sans rétroviseur on va obligatoirement à la catastrophe. Nous avons aussi besoin de rétroviseur. Il vaut mieux regarder devant soi mais il est indispensable de regarder par derrière soi parce que sinon l’arrière vous rattrape. Quelque fois les arbres qui sont devant vous rattrapent mais quelques fois les automobiles qui sont derrière peuvent vous faire beaucoup de mal, peuvent causer beaucoup de difficultés. Alors il faut qu’il y ait les deux à la fois.
Nous sommes poussés par notre passé. Mais il est bien évident que nous le connaissons très mal. Nous savons très mal qui nous sommes parce que nous savons très mal d’où nous venons. Nous lisons de l’Histoire, nous avons des documents mais la plupart nous sont incompréhensibles. Nous n’en saisissons qu’une toute petite partie. Et ce qui est véritablement nouveau dans la philosophie, dans la peinture, la poésie aussi, ce qui est véritablement nouveau nous fait voir non seulement l’avenir d’une autre façon mais aussi le passé. Toute invention picturale va nous révéler des choses que nous n’avions jamais vues à l’intérieur des musées. On peut dire que l’oeuvre de Picasso par exemple a ouvert des galeries entières dans les musées que l’on croyait connaître. Parce qu’il nous a révélé par exemple les beautés de certaines régions de l’Histoire, de certaines galeries de musées d’ethnographie, ou même dans certains des tableaux les plus connus, il a réussi à nous montrer que nous ne les avions pas encore regardés.
Donc il faut regarder en avant mais il faut regarder en avant de telle sorte que nous fassions venir en avant aussi ce qui est derrière nous. Sinon il y a aussi un moment où tout devient ennuyeux.
Nous sommes très très heureux d’avoir une culture classique et nous nous gargarisons de nos anciens auteurs, Racine, etc. Mais si on laisse Racine tout seul, il se fane, il meurt. Si on laisse Homère tout seul, si on ne lit qu’Homère, et bien il va devenir un tyran littéraire, il sera impossible de faire autre chose que ce que l’on croit qu’il a fait. […]
Ce qui est neuf va nous rajeunir toute la littérature ancienne. Pour que ces textes anciens soient véritablement fondateurs, et fondateurs de nouvelles libertés, il est indispensable de faire quelque chose de nouveau, de faire quelque chose qui soit différent au moins de ce qu’on croyait qu‘étaient les anciens textes. Je parle d’Homère mais vous pouvez mettre sous l’Iliade d’autres textes, des textes qui ont un impact beaucoup plus violent sur un certain nombre de cultures. Si on n’est pas capable de mettre ces textes en question, ces textes deviennent mortels. Il faut donc pouvoir faire des chose différentes pour que ces textes deviennent libérateurs. Si vous voulez, ces textes qui se sont solidifiés il faut les rendre à nouveau liquides. Il faut les faire bouger à l’intérieur de l’Histoire, à l’intérieur des comparaisons avec d’autres cultures, d’autres courants de pensées et ainsi de suite… Rien n’est plus stérile que de diviser l’Histoire en tre un avant et un après. […]





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