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Les ongles de Bouddha


V.B. m’envoie la photo d’un bouddha maigre aux ongles longs qu’elle qualifie de “représentation relativement rare d’une erreur de jeunesse du bouddha», et je vois le décharnement, l’abus de sainteté. Les ongles longs, très. Le dessin des côtes, la peau sur les os, dit-on. Et les doigts fins, presque momifiés prolongés des ongles. Qui m’avait dit que cheveux et ongles poussaient aux cadavres ? Je voyais dans les tombes les crânes se couvrir d’une mousse légère de cheveux fins, les ongles, vriller la terre. Vision de la mort dépourvue de toute véracité, comme s’il fallait s’écœurer de cela plutôt que d’envisager la réalité de la putréfaction, des vers que nous contenons de notre vivant et qui prennent possession de nous avant que nous ne suintions. Sauf Bouddha. Bouddha, s’il meurt maigre, ne suintera pas, ne grouillera pas de vers, enfin, moins, puisque vide absolu en lui. Momifié avant l’heure. Pour lui poussière, il deviendra poussière. Pour nous, gluance plutôt que poussière, et la dévoration par les vers. Cela, je le savais, puisque étudiante en droit, j’allais tous les lundis matin à huit heures trente entendre le cours de médecine légale. A neuf, ahurie de dégoût face à l’analyse du bol alimentaire permettant de dater le moment du décès, je m’enfuyais, pâle comme la mort (c’était ton sur ton) et je passais devant un amphi bondé, la table de l’orateur couverte de micros. Un jour, je suis restée. Un homme est venu s’asseoir et allumer son cigare tordu. Je ne comprenais pas ce qu’il disait, mais c’était très beau, au dessus de moi, des mots sur des cercles, comme des volutes, me dépassant et m’enlevant. J’ai demandé à ma voisine si elle pouvait me dire qui. « Lacan, c’est Lacan », avec un regard plutôt noir. Je ne savais absolument pas qui était Lacan, enfermée dans mes études de droit, en fugue régulière de mon cours de médecine légale au Panthéon. On disait ça « le Panthéon » pour cette fac. Donc, Lacan au panthéon à deux pas de l’analyse du bol alimentaire. L’antidote en quelque sorte. Et les cercles, se croisaient, comme des figures cosmiques. Les planètes Imaginaire, Réel et Symbolique, se croisaient par delà mes échappées aux gluances des cadavres déterrés, dans la fumée du cigare tordu. On fumait beaucoup à cette époque et les paquets de cigarettes ne portaient aucune mention funèbre.
Il aurait fallu que j’aille plus loin, dans un autre panthéon, vers Vincennes, pour voir fumer l’anti-œdipe, lui, la cigarette coincée entre ses doigts aux ongles longs, très.
Mais je ne l’ai pas connu à ce moment-là. Lorsqu’on a pu voir l’abécédaire en feuilleton sur Arte, je n’en ratais pas un épisode, je n’arrive pas à croire que Deleuze était déjà mort, dans mon souvenir il était encore vivant ; mais je n’avais pas voulu être là pour les dernières lettres. (Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps). C’est devant le DVD, cet été, que je remarque les ongles si longs. Avec une certaine déconcentration. On entre tout de suite dans le sujet puisque lui même annonce la clause que tout cela sera diffusé après sa mort. « Les hommes quand ils meurent, meurent comme des bêtes », dit-il, à propos du « A »de animal. C’est sans doute là que j’ai remarqué les ongles, cette corne aux doigts. Il paraissait heureux de parler depuis sa mort, comme pur esprit.
Oui, sans doute, c’est là que j’ai vu les ongles que je n’avais pas vu la première fois, parce qu’avec épouvante, je sens que, plus qu’au souffle rauque, on voit à ses ongles qu’il est mort. Comme à ses ongles on voit qu’il n’est pas pur esprit. Peut être qu’ils ont poussé dans l’entre temps, les ongles ont poussé au mort qui nous parle encore avec la légèreté et l’élégance des esprits, avec tout ce qui a fait un monde, un chapeau sur la commode, la jeune femme qui apparaît floue et belle dans un miroir incrusté de livres, le temps qui est passé, syncopé par les arrêts très fréquents de la caméra, et les cercles de la poésie, de la fiction, de la philosophie qui se croisaient.
Pour la dernière lettre, c’était Zig-zag, avec un Z comme zen.

Jane Sautière




Eloge de la lettre


Le téléphone et l’e-mail sont en train de détruire la lettre un peu comme les hamburgers et le coca-cola détruisent la bonne cuisine et le vin.
Si dire cela est anachronique et pathologique, tant pis pour celui qui le pense, peut-être a-t-il raison, mais sincèrement on ne parle pas de la même chose.
C’est merveilleux de recevoir, en quelques secondes un e-mail de l’autre bout du monde et de pouvoir répondre simultanément avec la même vitesse.
Mais ici, on annule le temps, on annule le fait que la terre ait besoin de 24h pour faire le tour sur elle-même.
On annule surtout le temps dont le manque a besoin pour faire naître le désir.
Lorsque ce qu’on a à dire, n’a rien à voir avec le désir, alors l’e-mail c’est bien.
Pour lire un e-mail, le regard suffit. Pour ouvrir une lettre, tu dois la toucher, tu peux même la sentir, tu peux la lire ou pas, et même l‘écouter si tu la relis à haute voix.
Tu peux l’emmener avec toi où tu veux, dans ta chambre mais aussi au travail, en balade dans ton sac, tu peux la caresser, tu peux penser que celui qui l’a écrite a pris du temps pour le faire, qu’il l’a ensuite déposée dans une enveloppe tout comme on met une chose précieuse dans un écrin, qu’il est ensuite sorti pour la poster, qu’il a fait l’effort de s’en séparer, l’effort de la confier à des étrangers qui, de main en main, l’emmèneront à bon port. Ensuite on ne sait pas le temps qu’il faudra pour cela. Des fois on pense à ce qu’on a écrit, on voudrait le corriger, mais on ne peut plus : la lettre est partie ! On doit renoncer à notre toute puissance !
Dans une lettre, on ne dit pas les même choses qu’au téléphone ou dans un e-mail.
On écrit ce qu’on n’ose pas dire, ou confier à l’enveloppe les secrets qu’on ne peut pas dire à haute voix par pudeur, par délicatesse : l’enveloppe les habille, ils ne sont plus tout nus.
Ensuite le timbre, la “loi”, les légalise, les autorise tous.
J‘écris aux personnes que j’aime avec la même sollicitude avec laquelle je leur ferais un repas. Certains choisissent de faire des plats vite cuisinés, lorsqu’ils invitent quelqu’un. Moi j’aime faire un plat, bon, beau, prendre le temps, je pense aux personnes pour lesquelles je cuisine : je mets des épices comme je mets les virgules, je règle le feu comme je règle le rythme de la phrase, j’ajoute un légume plus coloré comme une majuscule, un peu de persil ou de coriandre, comme des points de suspension…
Certes mes lettres peuvent devenir autistiques si je n’ai pas de réponses, tout comme, même un plat bien préparé ne plaît pas à un anorexique : dans ce cas l’e-mail est mieux indiqué.

Lucette Lafontaine














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